Première fois , Chapitre 5 : Prise de contact

Agathe avait sacrément raison de me faire rentrer au plus vite. Ce que j’ai fait, au mépris du code de la route, soudain assaillie par le sentiment que j’allais vivre un moment important. Un de ces moments qui change la donne dans une vie.

Maintenant je suis là, devant mon écran, et je n’ai pas de mots pour décrire ce que je ressens. La nouvelle vidéo de TekDan est un court extrait d’une de ses compositions, tourmentée, et saccadée, une sorte de dubstep. Mais ce n’est pas la musique qui est la plus importante, c’est l’image. Une simple image fixe, mais qui me glace entièrement. Il s’agit d’une femme, suspendue au dessus du vide et retenue par la main d’un homme. Sa bouche est ouverte en un cri silencieux et son regard reflète la panique et l’horreur intense qui la submergent à l’idée qu’elle va tomber. Ce n’est pas une photo, mais un dessin, remarquablement réalisé.  Autour d’elle, la neige semble tournoyer en rafales, et ses cheveux sont violemment soulevés par le vent suggéré par les traits de crayon. La musique oppressante accentue l’angoisse perceptible qui se dégage de la scène. Et malgré la fixité de cette image, elle est, en tout point, le négatif, l’envers, de la vision que j’ai eu au Palace…

Quant au titre que TekDan a donné à cette vidéo, il me sonne comme un uppercut. Ce n’est, ni plus ni moins, que la réponse au commentaire que j’avais laissé, quelques heures plus tôt, sur sa chaîne.

« Je te tiens. Qui es-tu? »

En état de sidération, incapable d’un raisonnement cohérent, je reste, un instant, suspendue au regard de cette femme, comme elle l’est désespérément à la main de l’homme qui la tient. J’essaye de me convaincre que tout ça n’est pas réel, et que je vais finir par me réveiller pour constater que tout n’était qu’un affreux cauchemar, mais je sais que je suis bien réveillée. Et tout à coup, ça s ’impose à moi. Je réalise qu’hier, durant cet instant, hors du temps, mon esprit et celui de cette inconnue ont fusionné. C’est une conviction profonde et résistante, qui s’ancre au creux de mon ventre. Cette frayeur intense, je l’avais profondément ressentie au Palace. Et maintenant, alors que je regarde à nouveau les yeux de cette femme, la terreur qui est la sienne redevient mienne. Les battements de mon cœur s’emballent et une sourde angoisse me tord l’estomac à l’idée de ce qui arrivera si cette main me (la) lâche. Toutes les sensations que j’ai ressenties hier, sont bien présentes sur ce dessin criant de vérité.

Le présent me rappelle brusquement à l’ordre sous la forme de mon smartphone, vibrant de manière désagréable sur le plateau de verre de mon bureau… Agathe, impatiente (j’imagine parfaitement sa tête de l’autre côté de la ligne) n’a pu se résoudre à attendre que je la rappelle…

— Alors !! s’exclame-t-elle, directement.

Je soupire, ne sachant pas vraiment de quelle façon aborder le sujet avec elle. Pourtant, ça devrait être simple puisqu’elle est déjà au courant du principal.

— Cali, tu es là ? s’enquit-elle, comme je ne réponds pas.

— Oui, pardon… Alors ? Eh ben ce qui m’arrive est une histoire de dingue ! dis-je en me mettant à faire les cent pas dans la pièce. Tout ça est dément, et d’autant plus que j’avais pris la décision de ne plus y penser ! Sauf que maintenant, ce n’est plus possible.

— Ne plus y penser ? s’exclame Agathe. Parfois ta façon de réagir m’échappe totalement. Comment as-tu pu envisager une seule minute de ne plus y penser ? Figure-toi qu’Alain et moi, réfléchissons à cette histoire depuis hier soir ! Bon, qu’est-ce que tu vas répondre à TekDan ? Il faut absolument que tu lui laisses tes coordonnées !

— Agathe… Respire.

— T’en fais pas pour moi, rigole-t-elle.

— Tu disais que tu as passé toute la journée avec Alain ?

— Oui, d’ailleurs il est encore avec moi en ce moment même, mais tu veux bien ne pas changer de sujet, s’il te plait ?

— Oui, bon d’accord, réponds-je, riant intérieurement… Il est évident que TekDan et moi avons un lien, sinon comment expliquer que nous ayons eu la même vision ? Il faut absolument que je le vois pour en parler avec lui. Je vais lui proposer un rencard.

— J’aime mieux ça ! Mais tu ne peux pas donner ton adresse ou ton numéro de téléphone en commentaire, c’est la porte ouverte à toutes les fenêtres. Comment vas-tu t’y prendre ?

— Je n’en sais rien ! Pour l’instant, je suis assez dépassée par tout ça et j’ai du mal à organiser mes pensées. Laisse-moi un peu de temps pour y réfléchir, mais n’importe comment, je te tiendrai au courant.

— Ok, je comprends, alors on se rappelle ma belle… A plus tard !

— A plus tard, Agathe et…

— Oui ?

— Embrasse Alain, pour moi, tu veux ?

Là-dessus, je raccroche, en riant pour de bon cette fois-ci.

A nouveau seule, face à l’écran de mon ordinateur, je clique pour afficher la page d’accueil de sa chaine youtube dans l’espoir d’y trouver un onglet « contact ». Sans résultat ! Je commence à désespérer. Il doit bien exister un moyen d’entrer en relation avec lui, bon sang ! Comment font donc tous ceux qui souhaitent bénéficier de ses prestations ? A moins que… Mais oui ! Voyons voir le bouton « A propos »…

Bingo ! Enfin un lien vers une boite mail.

Je clique d’une main fébrile sur « envoyer message » et je me lance ! J’écris un mot, puis un autre, j’efface et je recommence…

« Mais comment donc, font les écrivains, pour trouver l’inspiration ! », me dis-je, en maudissant le curseur qui clignote de manière provocante devant mes yeux.  Je ne trouve pas l’ombre d’une idée, pour écrire à cet homme que je ne connais pas. Je n’arrive pas à décrocher mon esprit de l’image que je viens de voir, et je suis prise entre deux feux.

TekDan, est une célébrité. Je pourrais m’emballer et lui poser un milliard de question, mais je ne veux pas l’effrayer.

Sans doute s’attend-il à recevoir des tonnes de messages après avoir posté cette nouvelle vidéo qui peut être interprétée comme un « appel » à réponse. Et ce sera certainement le cas. Les fans sont capables de tout et n’importe quoi, pour se faire remarquer, c’est connu. Mais, je ne suis pas une fan. Je dois être plus subtile si je veux qu’il comprenne que je suis bien la personne à qui son message s’adresse. Lui parler de ce qui s’est passé au Palace, me semble être une idée judicieuse. Rien que d’y penser, j’ai le cœur qui bat de nouveau à tout rompre. Me replonger dans cette vision, et les sensations que j’ai ressenties, alors que je viens de regarder la propre version de TekDan, fait renaître en moi cette horrible sensation que je vais tomber et mourir d’un instant à l’autre… Pourtant je sais que tout ça n’est pas réel, que ce n’est que mon corps qui, malgré moi, réagit en corrélation avec cette terrible vision et non l’instant présent…

Je suis tellement nerveuse que je reclique accidentellement sur ma souris, faisant ainsi disparaître la page sur laquelle je me trouvais pour laisser la place à une autre et une autre,  sur un blog inconnu. Une photo illustre un article sur Paris. Une photo du Pont des Arts, avec tous ses cadenas, avant qu’il n’en soit soulagé, car il menaçait de s’effondrer… Personnellement je le trouve bien triste maintenant, malgré les décors « street art » qui ont remplacé les milliers de preuves d’amour qui l’ornaient. Je soupire et m’apprête à revenir sur la boite mail de TekDan, quand je suis prise d’une brusque névralgie à l’arrière de la tête. Cela m’arrive parfois, lorsque je reste trop longtemps devant un écran. La douleur ne passe pas et se transforme en migraine, emprisonnant ma tête d’un casque en fonte, en un temps record. J’éprouve alors un léger vertige, et d’instinct, je m’agrippe à mon bureau quand… Tout recommence… !

Le décor de mon salon disparaît totalement. Eblouie par la lumière du soleil, je détourne les yeux, pour constater que je marche accompagnée de quelqu’un, un homme, à qui je tiens la main…Une main dont je reconnais immédiatement la chaleur. C’est lui… Et sa proximité rassurante m’envahit d’un bien-être total. Tout est calme et lumineux. Je lève la tête vers son visage  et le sourire qu’il m’adresse lorsque je croise son regard est le plus amoureux que j’ai jamais regardé. Tandis que je lui rends son sourire, je prends conscience de son élégance naturelle. Le grain de sa peau glabre, très légèrement hâlée, semble parfait. Ses traits sont fins, mais sa mâchoire carrée renforce sa masculinité. J’ai le plus grand mal à détacher mon regard de ses yeux, d’un bleu translucide et hypnotique et ses lèvres, pleines et sensuellement ourlées, sont un véritable appel au baiser…  Les rayons du soleil illuminent ses cheveux, portés courts, à l’exception d’une petite boucle rebelle qui se soulève au gré d’une légère brise. Mon cœur sait à cet instant précis, que je suis irrémédiablement et totalement amoureuse de cet homme. Nous sommes sur le Pont des Arts, en plein été. La robe légère que je porte, laisse au soleil, le loisir de me caresser la peau. Nous marchons d’un pas tranquille et visiblement, nous sommes très heureux… La parfaite image du bonheur.

Je serais bien restée là pour toujours, auréolée de cet amour palpable. Mais peu à peu, je sens que mon moi réel reprends le dessus sur celle que je deviens lorsque je traverse une vision. Peu à peu, le vois le tableau s’effacer, jusqu’à ce que  j’ouvre les yeux, à nouveau bien ancrée dans la réalité. Je devine que j’ai  perdu connaissance  parce que je suis dans mon salon. Ou plutôt par terre, dans mon salon.

Comme la première fois, les sensations demeurent prégnantes… Mais je reprends plus rapidement mes esprits, et je sais quoi écrire à TekDan désormais… Si lui et moi sommes réellement « connectés », comme je le pense, alors il réagira.

« Bonsoir… commençai-je. Je suis la personne qui vous a laissé un commentaire, dans lequel je demandais si vous me « teniez bien ». Je suis également la personne qui était au Palace, lors de la soirée d’anniversaire de la Madonne… Ce soir là, lorsque nos regards se sont croisés, je me suis évanouie. Mais ce n’était pas un simple malaise. Je suis restée inconsciente quelques instants, pendant lesquels une vision s’est imposée à mon esprit. J’ai vécu un instant de vie. Une vie qui ne m’appartient pas, mais que j’ai ressentie, comme si elle était mienne. Comme si mon âme habitait un corps qui n’est pas le sien. Je ne trouve aucune explication logique à ce qui m’arrive, mais il faut que vous sachiez, que ce dessin que vous avez posté avec votre dernière vidéo, sur youtube, dépeint exactement la vision que j’ai eue au Palace. Au risque de vous paraître complètement folle, je suis intimement persuadée que j’ai vécu ces instants terribles.

Je serai demain soir, à 21 heures, sur le Pont des Arts. Retrouvez-moi là bas, s’il vous plait. Je crois que nous devons vraiment parler…

Cali…“

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