Première fois, chapitre 7 : Un autre point de vue

Jordan vient à peine de prononcer ces quelques mots, que mon imagination s’emballe, à la manière de ces ellipses dans les séries tv. L’espace d’un très court instant, je nous vois nous regarder, l’un l’autre, et  nous évanouir simultanément. Un homme dégaine aussitôt un smartphone de sa poche pour appeler les secours, les passants s’alarment et dans la foule qui, peu à peu, se rassemble autour de nous, certains, interloqués commencent à murmurer :

 « Eh, mais ça ne serait pas ce DJ ? TekDan ?  Mais oui, oui, c’est lui !! » … Puis, je visualise un gros titre sur des articles de presse, faisant le buzz sur internet. « TekDan, le célèbre DJ, ami de La Madonne, a été victime d’un malaise alors qu’il avait été vu, sur le Pont des Arts, en charmante compagnie (eh bien quoi ? J’ai le droit, c’est MON imagination !)  A l’heure ou nous écrivons cet article, les raisons de ce malaise sont encore floues, mais d’après les médecins, sa vie n’est pas en danger »

—Cali ? m’interroge Jordan, un brin d’inquiétude dans la voix, ce qui a pour effet de me ramener d’un coup à la réalité. Est-ce que tout va bien ?

— Euh… non, tout ne va pas bien, je marmonne en m’accoudant à la rambarde, le menton posé dans la paume de mes mains.

— Qu’est-ce qui vous arrive ? Vous ne vous sentez pas bien ? s’inquiète-t-il. Cali, vous m’inquiétez, je vous préviens, je vais me tourner vers vous pour en avoir le coeur net !

— Non, ça va ! m’exclamè-je très fort, en me redressant illico, tout en plaquant très vite mes deux mains sur mon visage pour ne pas croiser son regard. 

J’appuie si fort sur mes yeux que je finis par voir des étoiles. Je l’entends rire, puis dire :

— On respire Cali, on respire. Bon, vous pouvez arrêtez de vous planquer derrière vos jolis doigts, je regarde ailleurs.

— Je ne me planque pas, comme vous dites, je rétorque en haussant les épaules. Je cherche simplement à éviter une catastrophe. Votre idée est pertinente mais je doute que nous soyons au bon endroit pour tenter cette expérience. Je ne tiens pas particulièrement à me donner en spectacle en m’écroulant par terre comme un poids mort.

A nouveau, je l’entends rire.

— Cali, ça vous ennuie si on se tutoie ? me demande-t-il. J’ai du mal à vouvoyer une personne qui n’a pas au moins le double de mon âge.

— Pas de problème, je préfère aussi, dis-je…

— Cool ! Et tu as raison ; attirer l’attention sur nous n’est peut-être pas une bonne idée, admet-il. Tu sais, je me fiche pas mal de ce qu’on pense de moi, en revanche je comprends parfaitement que tu n’aies pas envie de faire la une !

— Voilà, c’est exactement ça, dis-je, rassurée qu’il comprenne si vite mon souci.

— Bon alors nous n’avons qu’à aller chez moi, me propose-t-il sur le ton de la confidence… J’habite à deux pas d’ici…

Chez lui? Alors là, je ne sais pas quoi répondre… Ben c’est vrai, quoi, je ne sais rien de lui à part ce que tout le monde connait ! Et je ne suis même pas fan de sa musique !

Et tandis que mon imagination débordante commence à ébaucher des scenarii catastrophe et que je cherche désespérément quelque chose à lui répondre, Jordan sort un paquet de cigarette de sa poche et m’en propose une que je décline, d’un geste léger de la main…

— Bon, ton silence est éloquent, raille-t-il gentiment en allumant sa clope. J’en déduis qu’aller chez moi est une mauvaise idée. Tu en as peut-être une autre à proposer ? Peut-être as-tu dans le coin, quelqu’un de confiance chez qui nous pourrions nous rendre pour tenter cette expérience ? Un endroit peinard où tu te sentirais assez en sécurité, pour ne pas craindre que le grand méchant DJ t’avale toute crue pour son dîner.

Il a lu en moi comme dans un livre ouvert ! Je ne peux pas m’empêcher de rire, puis je visualise la scène et je sens aussitôt mes joues s’enflammer et virer au rouge brique.

— Ben, on ne se connait pas, je réponds de mauvaise foi, mais le sourire aux lèvres. Et puis, effectivement, j’ai une idée. Attends…

Je m’éloigne de quelques mètres, abandonnant enfin la rambarde du pont, et lui tourne le dos, comme pour échapper à sa présence. Une présence qui, je suis bien obligée de l’admettre n’a vraiment rien de désagréable, et serait même plutôt charmante, quand je fais taire le « showrunner »* aux commandes, dans ma p’tite tête !

J’empoigne mon téléphone au fond de mon sac, pour appeler Agathe et un rapide coup d’œil sur les douze appels en absence qui me sont notifiés, me prévient d’office de l’humeur dans laquelle je vais la trouver. Lorsque j’entends sa voix à l’autre bout du fil et avant qu’elle ne m’assaille de reproches pour ne pas l’avoir rappelée, je lui explique brièvement la situation, sans lui laisser l’occasion d’ouvrir une seule fois la bouche.

 Quand je lui demande si Jordan et moi pouvons nous rendre chez elle, elle m’explique qu’elle est avec Alain mais accepte, malgré-tout, de nous recevoir.

— Mais tu as plutôt intérêt à tout me raconter quand vous serez là, parce que c’était ma dernière soirée tranquille, avant quelques temps, ajoute-t-elle.

Je promets, la remercie pour son sacrifice, et m’excuse d’être une amie parfois si pénible. Bien sûr, elle s’esclaffe et m’avoue qu’elle meurt d’envie de voir TekDan de près, ce que je pouvais fort bien comprendre.

 Je repars ensuite vers Jordan, qui observe toujours la Seine et je pouffe en me disant qu’il ne la regardera plus jamais de la même manière après ça. Hop ! Je me raccroche à ma chère rambarde d’une main, et je pose l’autre sur la sienne. Je le sens tressaillir imperceptiblement, mais ne la retire pas. Je lui explique que ma meilleure amie, Agathe, avec qui j’étais au Palace, habite à Ménilmontant et qu’elle peut nous recevoir, maintenant. Il semble satisfait.

— Chez elle, je serais vraiment en confiance Jordan, et pas à cause du grand méchant DJ qui soi-disant sommeille en toi, mais surtout parce que c’est elle qui était là lorsque je me suis évanouie, la première fois. Et puis franchement, je préfère tomber sur son canapé, que sur ce pont.

— Je comprends très bien, rassure-toi… Alors, allons-y, mademoiselle !

*Showrunner : Peut-être défini comme le scénariste en chef sur une série tv.

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