Première fois : Chapitre 8 Sunrise Express

Un silence assourdissant s’installe entre Jordan et moi, tandis que le taxi nous emmène chez Agathe. Il doit certainement me croire perdue dans mes pensées, mais il a la politesse de ne pas me déranger. Pourtant, je ne fais que continuer à lutter péniblement contre mon envie de le regarder. C’est étrange, l’attraction de l’interdit. On sait qu’il ne faut pas, et c’est justement parce qu’on le sait, qu’on a cette irrépressible envie de tout risquer. Nous nous rendons justement, chez Agathe, pour être à l’abri de tout souci éventuel, et là, dans ce taxi, je n’ai qu’une  seule pensée en tête : me retourner vers lui, attirer son visage à moi, et plonger mes yeux dans les siens.

Ce désordre émotionnel dans lequel je me débats, est la conséquence évidente de tout ce qui m’arrive depuis quelques jours. Mais que penser de Jordan, qui vit ça depuis si longtemps. La simple évocation du changement dans le ton de sa voix, lorsqu’il me confiait combien ces visions avaient rendu sa vie privée si difficile,  m’inspire une grande compassion à son égard.

En ce qui me concerne, les relations amoureuses n’ont jamais été une réussite. Tout simplement parce qu’elles n’ont jamais représenté  un besoin à combler. Danser,  relève presque du sacerdoce. On se donne corps et âme. Je n’ai donc pas eu le temps, ni l’envie,  de m’investir dans une vraie relation. Et quand ma carrière s’est terminée, je n’ai, pas davantage, ressenti le besoin de m’attacher à quelqu’un.

Mais personne ne m’en a empêchée, personne de concret, ou d’abstrait,  comme dans le cas de Jordan… 

Il est  grand temps que ce taxi arrive à destination, afin de permettre à mon esprit de se reposer un peu. Me torturer n’est vraiment pas dans mes habitudes, et la migraine commence à me menacer de réapparaître… Mais comme en réponse à ma prière, je réalise que nous tournons, enfin, sur le boulevard Ménilmontant.

— Alleluiah ! je m’exclame, soulagée.

J’entends rire Jordan. Un rire qui est déjà devenu familier, et communicatif…

— J’avoue, que l’ambiance était pesante, dit-il, tout en réglant le taxi. Mais je ne voulais pas briser ta méditation…

— Tu parles d’une méditation ! On ne peut pas dire que je sois zen en ce moment… Dis-donc, je me trompe, où tu aimes bien l’ironie ?

— Disons, que me prendre au sérieux, n’est pas trop mon truc.

— Et ce serait quoi, ton truc ?

— Mon truc, pour le moment, Mademoiselle, serait qu’on grimpe en vitesse chez ton amie, pour avoir le fin mot de tout ça ! Et puis j’ai très envie de voir enfin ton regard, en espérant que je le pourrais !

Cette très agréable précision a pour effet, pour un instant au moins, de faire s’envoler la tension accumulée pendant le trajet, et c’est le sourire aux lèvres que je réponds…

— Oui, espérons ! Allez, assez perdu de temps !

J’attrape sa main, et l’entraîne à ma suite (ainsi je peux regarder devant moi, sans me sentir stupide) jusque chez Agathe.

Je compose le code de l’immeuble à la hâte, et nous dirige vers l’ascenseur.

Tandis que nous l’attendons, je me rends compte, non sans en ressentir  un certain plaisir, que nous nous tenons toujours la main.

Jordan se rapproche alors très près de moi et vient chuchoter à mon oreille « je croyais les danseuses sportives… »

— Oui, mais c’est au dernier étage, et je ne crois pas avoir la force de faire le moindre effort sportif aujourd’hui. Mais…(je réalise que je ne lui ai pas du tout parlé de mon métier) Comment sais-tu que… 

— Tu es danseuse ? m’interrompt-il. Facile, j’en côtoie beaucoup. Une troupe assure le spectacle, lors de mes concerts. Tu as un port de tête magnifique, et ajoute-t-il, tu marches avec les pieds en canard… Danseuse, formation classique. J’ai bon ?

— Eh oui ! Je te raconterai ma vie, si ça t’intéresse, une fois que nous aurons passé le test qui nous attend ?

— Oui, ça me ferait plaisir d’en savoir plus sur toi, murmure-t-il cette dernière phrase, tout près de moi, qui lui tourne volontairement le dos… Assez près pour que je sente son souffle glisser le long de mon cou et…

La lumière se fait soudain violente, et je me sens légèrement instable… J’ai de nouveau quitté le temps présent et quand je regarde devant moi, un splendide lever de soleil m’éblouit, par delà la vitre. Nous sommes dans le couloir d’un train, un train luxueux. Je remarque les boiseries en érable, la tapisserie moelleuse qui court le long du couloir, et l’élégance art déco de l’ensemble.

Il est là, derrière, tout contre moi, et m’enlace dans l’étreinte de ses bras protecteurs.  Il pose tendrement sa tête sur mon épaule et dépose un baiser léger, au creux de mon cou … « Je t’aime Hannah, me chuchote-t-il, jouant avec son souffle, le long de ma nuque. Ne l’oublie jamais… Ne m’oublie jamais… »… « Je t’aime aussi… » m’entends-je lui répondre… Mais l’écho d’une autre voix me parvient au loin… Il y a une autre voix au loin…Je la connais…Cali…Cali… Cali !!!

— Cali !!! Bon sang, Cali ! Réveille-toi !

Jordan m’appelle, et l’inquiétude qui transparaît dans le ton de sa voix affolée, achève de me ramener au temps présent… Mais j’aurais tant aimé en voir et en entendre un tout petit peu plus… J’ouvre des yeux humides, avec difficulté, et réalise, juste à temps, qu’il doit  pour le coup, regarder mon visage. Mais comprenant que je reviens sur la terre ferme, Jordan a le bon réflexe de m’attirer contre lui et je peux ainsi tourner la tête en me blottissant, tremblante, au creux de son étreinte… Encore une fois, totalement bouleversée par ce nouveau voyage inter-dimensionnel, je n’arrive pas à retenir mes larmes…

— Hannah, parviens-je à articuler au milieu des sanglots… Elle s’appelle Hannah…

— Je sais, dit-il, tout bas…

Il me berce doucement. Je finis par m’apaiser. Je remarque enfin que visiblement je ne suis pas tombée, cette fois-ci, puisque nous sommes toujours debout, et appuyés contre le montant de l’ascenseur. N’importe qui, qui passerait par là, ne verrait qu’un couple tendrement enlacé. Tant mieux…

Constatant que mes pleurs avaient tari, même si je renifle encore un peu,  il me repousse légèrement…

— Je sais qu’elle s’appelle Hannah, et je sais encore quelques petites choses, dont je n’ai pas encore parlé. Mais il est temps que nous montions chez ton amie. Et jusque là, on ne va plus rien dire, car la frayeur que tu viens de m’infliger, était bien assez grande pour que je ne veuille pas que ça se reproduise immédiatement. Maintenant je sais exactement ce que tes amis ont dû ressentir au Palace quand ils t’ont évacuée vers les loges…

Comme je ne dis rien, il continue.

— Et je te promets, qu’une fois là haut, et surtout une fois qu’on aura réussi à se regarder sans qu’il n’arrive quoi que ce soit d’autre,  je t’en dirai plus, ok ?

— D’accord, mumurè-je plus à mon attention qu’à la sienne… Mais cette fois, bien consciente qu’il a raison.

Il m’ouvre la porte de l’ascenseur, et me laisse passer. Je me colle au fond, ne regarde rien, ou plutôt, je regarde le néant, et la seule pensée qui me vient, tandis que l’ascenseur file jusqu’au dernier étage, c’est,  qu’il ne me tient plus la main…

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