Première fois, chapitre 10 : Révélations

Nous sommes, je suis… Je ne sais pas où je suis. Je ressens la douceur chatoyante de la soie, et l’état de sensuelle langueur dans lequel je me trouve… Je sais qui je suis, je suis Hannah Engel et je suis lovée dans les bras d’un homme, un homme que je sais aimer au-delà de toute définition de l’amour… Le souffle régulier de sa respiration endormie caresse mon épaule, mais je ne peux pas dormir…

Je soulève délicatement son bras qui m’entoure et malgré le sommeil, me tient fermement, comme si sa peur de me perdre perdurait au-delà de l’état d’inconscience,  et je me glisse sur le bord du lit. Au moment de toucher l’épaisse descente de lit du bout des pieds, je prends conscience de l’endroit où nous nous trouvons… La chambre d’un hôtel parisien, un bel hôtel…

Je me dirige vers la grande fenêtre, et me saisit au passage de mon étui à cigarette sur le petit bureau attenant… Je me faufile sans faire de bruit sur le balcon,  m’en allume une, et aspire longuement sa fumée. Au loin, je reconnais le pont des Arts que nous avons tant arpenté, du temps de l’innocence, du temps où, nous aimer, ne représentait aucun danger. Avant-hier consumée par la révolte, Paris, aujourd’hui libéré,  retrouve son élégance, dans une rapidité déconcertante, comme si nous nous réveillions aujourd’hui, d’une longue nuit de cauchemar… 

Hier,  nous avons fêté la victoire… C’est fini. La fuite, la souffrance, l’angoisse en continu, les fausses identités,  tout ça est fini… Pour tout le monde c’est fini, ou presque…

Pour l’heure, nous célébrons notre liberté retrouvée. Nous sommes tous unis dans la joie. Nous avons besoin de vivre, d’aimer, de rire, de chanter, de danser, d’exister tout simplement !  Mais je sais que je ne peux pas profiter pleinement de ces instants de liesse. 

Pour moi, c’est maintenant le début d’un long combat. Les bourreaux doivent désormais payer pour la terreur qu’ils ont semée. Avoir perdu la guerre ne suffit pas, ils doivent répondre de leurs actes devant la face du monde. Les gens doivent regarder le diable dans les yeux, pour savoir à quoi il ressemble, et ne plus se laisser abuser… On ne doit rien oublier, et pour ça, ils devront avouer leurs crimes…

Et je dois convaincre Louis… Je ne pourrai rien faire s’il ne se joint pas à moi dans ce combat. Je ne trouverai le repos de l’esprit, que lorsque le bourreau de ma famille et de tant d’autres sera jugé pour ses actes. Je veux le traquer comme ils ont traqué tous les miens. Je veux qu’il ait peur, et qu’il tremble à l’idée que nulle part il ne sera tranquille. Je veux voir ses yeux aussi démesurément agrandis par la terreur que ceux des enfants qu’il a monstrueusement enlevés à la vie…

A ce moment-là seulement, je serai en paix et je pourrai recommencer à vivre à nouveau.

Ma cigarette finie, je l’envoie d’une pichenette par-dessus le balcon. Demain, je  montrerai à Louis le télégramme et le supplierai de prendre ce train avec moi…

Je l’entends remuer sur le lit… Je rentre dans la chambre et retourne me blottir tout contre lui… Demain oui, mais maintenant n’est pas l’heure de la décision… Maintenant est l’heure du désir. Je lève les yeux vers son magnifique visage aux contours sculptés par je ne sais quelle divinité de la sensualité masculine, et au simple contact de sa peau contre la mienne, je frissonne. Du fond de son sommeil, Louis perçoit mon émoi, et dans un soupir, réduit encore la distance en rapprochant mon bassin du sien… La raison abandonne alors tout mon être qui ne répond plus qu’à l’incendie qui a pris corps au creux de mon ventre et progresse très vite jusqu’à mes yeux, devenus incandescents. Je brûle de mon envie de lui et ses yeux qui s’ouvrent enfin pour regarder l’objet de son étreinte ne font qu’aviver un peu plus l’incendie… « Hannah… », soupire-t-il dans un sourire qui me chavire… Redessinant le contour de ses lèvres du bout des doigts, je me hisse plus près encore pour les goûter, touche par touche, de ma langue caressante. S’éveillant alors tout à fait, il empoigne mes cheveux et presse plus fort ses lèvres contre les miennes, entrouvrant sa bouche pour laisser nos langues se mêler, dans un baiser long et profond… Nous n’avons même pas conscience de nos corps qui tanguent en cadence, et nous abreuvons l’un de l’autre, comme assoiffés… Il me renverse alors d’un coup pour se retrouver au dessus de moi, et nos regards enfiévrés convergent à nouveau. Le temps s’arrête tandis que je sombre au fond des lagons turquoise qui me regardent… Mais au milieu de ce bleu limpide, quelques éclats de noisette apparaissent soudain… Des éclats qui enflent et finissent par recouvrir le bleu…

Jordan…

Une lumière vive m’aveugle en un éclair et les détails de l’appartement d’Agathe reprennent corps.

Je ne suis plus assise, mais allongée, et je vois le visage de Jordan penché au dessus du mien… Je prends rapidement conscience de la douceur du tapis de laine sous mes doigts, et je réalise que nous sommes dans la même position que ne l’étaient il y a une seconde (une vie…) Hannah et …

— Louis ! Tu t’ap… Euh, il s’appelle Louis !  Et…

Merde ! Mes mots sont tout à coup comme happés au fond de ma gorge et muette de stupeur, j’écarquille les yeux, prenant brusquement conscience de notre quasi-nudité ! Jordan m’observe et sans me donner le temps de reprendre contenance, il poursuit :

— Et… tu me regardes ! s’exclame-t-il. Mis à part le fait que toi et moi sommes dans ce genre de moments gênants dont on rigole souvent en les visionnant sur le net, on est bien revenu à Paris en 2016. ON se regarde, et tout va bien. C’est génial !

Génial ? Oh non… Ce n’est pas du tout génial et ça ne va pas du tout Jordan, pensè-je en secouant la tête, mortifiée, couvrant de mes bras mes seins librement offerts à son regard.

— Qu’est-ce qui cloche ? Ca ne va pas Cali ? Tu ne te sens pas bien ? m’interroge-t-il en me dévisageant avec inquiétude.

— Je suis chez ma meilleure amie, avec un parfait inconnu, malgré… malgré, je te l’accorde ce lien spécial qui nous unis, et voilà que je me retrouve à moitié nue après une nouvelle absence ! Comment peux-tu dire que tout est ok ?! Non, là… euh… excuse-moi, mais avant de continuer cette discussion, j’ai besoin de retrouver mes esprits.

Je me lève prestement et attrape au passage le premier morceau de tissu qui me vient sous la main. Il s’avère que par chance, c’est mon tee-shirt. Je l’enfile et m’enfuis vers la salle de bain, abandonnant Jordan sur le tapis.

Une fois à l’abri, le verrou fermé, je fais couler de l’eau froide et m’en asperge le visage, et les cheveux… Puis affrontant mon reflet dans le miroir au dessus du lavabo, j’essaye d’analyser toutes les sensations qui traversent mon corps, pour tenter de comprendre ce qui vient de se passer…

Je touche mes lèvres, encore sensibles, tout comme la peau de mes joues l’est également… Le rose qui les colore ne provient pas uniquement de la gêne éprouvée, ça me paraît tout à fait évident… Et ce n’est pas le léger goût de tabac que je sens sur ma langue, ni mes yeux encore brillants, qui vont contredire ce que je pense. Dans mon esprit, il est évident que Jordan et moi … Oh c’est même certain ! Je le ressens au plus profond de mon être ; nous nous sommes embrassés… Mais est-ce tout ? Jordan me plait, oui, je ne peux pas le nier, mais j’ai la sensation que nous sommes tous deux des marionnettes que quelqu’un manipule à une fin qui nous dépasse.

Jordan… Le pauvre doit se sentir un peu mal de m’avoir conduit à prendre mes jambes à mon coup. Comme s’il pouvait maîtriser quoi que ce soit !  Il subit cette incroyable histoire autant que moi, et vraisemblablement, depuis bien plus longtemps…Ces bonds entre les dimensions et les époques qui m’entraînent malgré-moi d’une émotion à l’autre commencent sérieusement à me bouleverser. Pourquoi lui, pourquoi moi… Pourquoi nous ?… J’espère vraiment que ce qu’il a prévu de me raconter soulèvera un peu le voile de mes interrogations car un vague pressentiment commence à naître en moi ; tout ce qui nous arrive est loin d’être fini.

Je remets de l’ordre dans mon apparence, mes pensées, et me décide à rejoindre Jordan, que je m’en veux d’avoir laissé en plan. Au moment où je sors de la salle de bain, je tombe sur Agathe et Alain déboulant dans l’entrée de l’appartement, l’air anxieux. Quand Agathe pose ses yeux sur moi, je devine aussitôt que mon émoi ne lui échappe pas.

— Mais que s’est-il passé ? m’interroge-t-elle en faisant courir son regard du salon à l’entrée et de l’entrée au salon… J’aimerais bien que tu m’explique pour quelle raison, tu sors de la salle de bain avec les joues en feu, dit-elle en m’entraînant à sa suite vers Jordan, Alain dans nos talons… 

Incapable de lui répondre immédiatement, je jette un coup d’œil alentour et constate, avec désolation, le désordre qui règne dans le salon d’Agathe. Fort heureusement, durant notre « égarement »,  nous n’avions enlevés que le haut de nos vêtements, et depuis… Jordan s’est rhabillé.

Mais les coussins du canapé gisent encore par terre, la table du salon est toute de guingois, et les verres qui se tenaient dessus sont renversés, leur contenu s’étalant sur la table. Agathe se baisse pour ramasser quelque chose et lorsque j’entrevois mon soutien gorge au bout de ses doigts, je ne sais plus où me mettre… 

« Tiens, t’as oublié de remettre ça, me sermonne-t-elle d’un air faussement désapprobateur. Bon…, continue-t-elle, à présent, peut-être que vous pourriez nous expliquer ce que vous avez fichu pendant plus d’une heure ?

— Tant que ça ! je m’exclame, étonnée. D’habitude ça ne dure que quelques minutes, voire quelques secondes !

— C’est bien pour ça qu’Agathe s’est inquiétée, intervint Alain, un poil agacé. Tu devais lui envoyer un sms, quand vous en auriez fini. J’ai essayé de la rassurer tant que j’ai pu, mais voyant qu’aucun message n’arrivait au bout d’une heure, elle ne pouvait plus rester en place. Du coup, on est rentré… Et visiblement, il y a eu du chambard !

Jordan et moi, nous nous interrogeons du regard… Quel bonheur de pouvoir enfin le faire sans risque, semblent se dire nos yeux… Je m’éclaircis la gorge et reprend la parole :

— Pardon de vous avoir inquiété… Moi-même, j’avoue que la situation telle qu’elle a évolué, commence sérieusement à me perturber. Je… euh… comment dire…

— Bah dis-le simplement, m’encourage Agathe.

— OK… J’ai une vague idée de ce que Jordan et moi avons fait durant ce laps de temps.

Puis je réalise mon erreur et rectifie illico, surprenant au passage le regard amusé de Jordan.

Ou plutôt de ce que nos corps ont fait pendant que nos esprits étaient repartis vers les années 40. Nous avons procédé comme le faisaient Hannah et Louis pendant notre voyage dans leur réalité. Et euh… ces réminiscences commencent à aller un peu trop loin pour ma compréhension…Ca me fout vraiment la trouille !  Pour le désordre de ton appart’, pas de panique, on va vite ranger tout ça.

— Mais je m’en fiche du désordre ! s’écrie Agathe. Vous avez l’air tous les deux bouleversés, dit-elle entre inquiétude et impatience. Les années 40, tu dis ? Et Louis, qui est-ce ? Bon, on va procéder par étapes, dit-elle ensuite en s’asseyant sur le canapé, entre moi et Jordan qui, jusque là, avait gardé le silence. Allez, racontez-nous vos impressions sur … euh… disons, ce passage de l’autre côté. Je pense qu’à nous quatre, nous devrions démêler un peu les choses.

Je laisse donc Jordan raconter, car j’ai envie de connaître sa version de l’histoire.

— Nous n’étions pas loin, géographiquement parlant, commence-t-il. Paris, mais en juin 44. Hannah et moi, enfin, Louis, puisque c’est ainsi qu’il s’appelle, sont dans un hôtel. Ils ont fêté la victoire et dorment heureux… Enfin, c’est ce que croit Louis, précise Jordan, son regard accrochant le mien. Hannah, elle, ne dort pas, continue-t-il,  et Louis finit par se rendre compte qu’elle n’est plus à ses côtés. Il se redresse légèrement dans le lit pour l’apercevoir en train de fumer une cigarette sur le balcon… Il l’observe et se perd d’amour à la regarder. Puis, au bout d’un moment, Hannah retourne se coucher près de lui et…à partir de là, la bienséance m’interdit d’en raconter plus.

Jordan soupire et me demande doucement:

— C’est bien ce que tu as vécu aussi, Cali ?

— Oui, dis-je avec émotion, aux souvenirs des délices que j’avais ressentis, durant notre voyage senso/spirituel, lorsque j’étais Hannah … J’ai vécu la même chose, mais si tu l’ignores, moi je sais pourquoi elle ne trouvait pas le sommeil.

— Je le sais aussi, avoua Jordan en me regardant intensément. Pourtant, dans cet épisode là, Louis ne sait pas encore ce qu’elle a en tête.

— Et qu’avait donc en tête cette chère Hannah ? nous demande Agathe, intriguée…

— La vengeance… Non, la justice ! Je réponds. Elle a perdu sa famille dans les camps, elle veut retrouver leur bourreau. Elle est en contact avec un mouvement de résistance juive international qui ne veut pas laisser les survivants de l’état major nazi s’en sortir, une fois les camps libérés. Après avoir été contrainte de se cacher et de fuir ce régime pendant toute la durée de la guerre, elle veut maintenant faire front. Et je crois que c’est ce qui va la perdre… plus tard, dans la neige… j’ajoute tristement.

— C’est décidément une sacrée histoire… J’en frissonne, dit Agathe. Mais tout ça ne nous apprend pas pourquoi vous faîtes ces rêves, tous les deux.

— Non, c’est exact …Mais Jordan a des révélations à me faire, alors peut-être que….

Je me tourne de nouveau vers lui, pleine d’espoir.

— Tu sais déjà presque l’essentiel concernant l’histoire de Louis et Hannah, dit-il… Après cette nuit à Paris, elle va effectivement lui parler de son projet et lui demander d’être à ses côtés durant cette quête. Ils vont avoir une terrible dispute car après tout ce qu’ils ont traversé, Louis n’aspire plus qu’à mener une vie tranquille auprès de celle qu’il aime… Seulement, il va céder… Ensemble, ils vont traquer Hernst Stangl, le commandant en chef du camp de Treblinka, un peu partout dans le monde, et, comme tu le sais, tout ça va finir tragiquement au beau milieu d’une tempête de neige violente. Louis va alors passer le reste de son existence à regretter d’avoir suivi Hannah dans son ardent besoin de justice. A 98 ans, il le regrette encore, mais désormais il a un tout petit espoir…

— Tu es en train de nous dire que ce monsieur est toujours vivant ? Je demande, abasourdie par sa révélation.

Je crois que si je n’étais pas déjà assise, mes genoux lâcheraient. Jordan soupire. Il comprend très bien l’impact que vient d’avoir sur moi cette incroyable confidence.

— Il est vivant oui, reprit Jordan… Et il vit avec chez sa petite nièce et son époux. Elle est dans son pays, une éminente spécialiste en psychiatrie et neurosciences, et elle a suivi et reprit les travaux de son grand-oncle, Louis.

— Et de quel pays s’agit-il ?

— L’Islande…

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