Première fois, chapitre 11: Louis

Je suis devant le digicode de l’immeuble où vit Jordan. Avant de taper le code et d’entrer dans son monde, je prends quelques instants pour repenser à ce que nous avons vécu, chez Agathe, la semaine dernière… Cela fait à peine une semaine, quelques petits jours … et pourtant, le temps m’a paru bien long.

Après les révélations de Jordan sur l’existence d’un Louis, toujours bien vivant, nous avons compris que la programmation de son concert en Islande n’était pas seulement liée à sa popularité dans ce pays. Ils ont prévu de se voir. Et ce n’est évidemment pas la première fois.

Ils se connaissent depuis deux ans. Quand je lui ai demandé de me raconter sa rencontre avec le vieil homme et les préliminaires de l’incroyable connexion qui existe entre eux, Jordan m’a répondu qu’il préférait que ce soit Louis qui m’en parle. Et c’est donc la raison pour laquelle je me retrouve aujourd’hui devant chez lui. Jordan a organisé un rendez-vous en visio, avec Louis, afin qu’il fasse ma connaissance avant que nous nous envolions, demain, pour l’Islande.

Et maintenant, j’ai peur…  J’ai peur de ce manque que j’ai ressenti au bout d’une journée, seulement, sans nouvelles de Jordan, pendant ces quelques jours de « repos » … Un manque de lui, oui, mais aussi de sensations, de ressentis qui ont rendu ma vie, une vie que pourtant j’aime telle qu’elle, plus vibrante que jamais.

Alors oui, j’ai peur de ne plus pouvoir tolérer un tel manque, une fois franchi le pas de cette porte… Mais paradoxalement,  je sais aussi,  que je suis en quelque sorte à ma place, ici et maintenant.

Allez… Comme dit l’adage, « quand faut y aller… ». Je presse les touches du digicode, 0178A… Clac ! La serrure est ouverte, je peux pousser la porte. Je pense vaguement à « tire la bobinette et la chevillette cherra » en pénétrant dans le hall d’entrée de cet immeuble de standing, que j’ai du mal à associer avec Jordan…

Je me dirige au bout du couloir du rez-de-chaussée. Jordan m’a expliqué qu’il préférait cette option et la possibilité d’aménager, un sous-sol particulier, en home studio, plutôt que d’aller se percher, comme les nantis, au dernier étage.

Tant mieux, je n’aime pas les ascenseurs !

Il m’offre un visage radieux en ouvrant sa porte. Nos regards se croisent et nous retenons, quelques secondes, notre souffle… mais aucun bond dans la « Twilight Zone » ne se produit. Du coup, ce constat rassurant fait voler en éclat les dernières pensées inquiètes que j’avais eues en arrivant.

— Cali ! m’accueille-t-il chaleureusement, en déposant un baiser sur ma joue tendue… Entre vite! Louis est en ligne et nous t’attendions avec impatience!

Jordan m’entraîne par la main et nous traversons son appartement, effectivement à toute vitesse. J’essaye d’imprimer mentalement quelques détails : vaste espace sans cloisons, style loft, à gauche un grand salon, à droite une cuisine américaine, des couleurs que j’aime, du blanc cassé, de l’ocre, du beige, du brun profond et de l’orangé par petites touches… Puis, un petit corridor et trois portes. Une à gauche, une au milieu en face de nous, et une à droite.

Cette fois c’est à Alice que je pense ! Va-t-il y avoir une table avec une petite fiole derrière la porte, sur laquelle sera écrit «bois-moi » ? Eh bien non, juste un escalier qui descend dans le fameux sous-sol où se trouve son (antre) studio.

Ce décor là ne m’est en revanche, pas si étranger, puisqu’il n’y a pas de spectacle de danse sans musique, et pas de musique sans ingénieur du son !

Mais, très vite, je suis attirée par l’un des trois écrans d’ordinateurs qui trônent sur un large bureau. La fenêtre de Skype est ouverte, en plein écran, et là… Je le vois. Je vois ce très vieil homme qui semble patienter sans se soucier de la caméra. Instinctivement, comme mue par un fil invisible, je lâche la main de Jordan et me dirige lentement vers l’écran devant lequel se trouve un confortable siège en cuir dans lequel je prends place.

Je ne dis rien… Je détaille, fascinée, le visage creusé par les rides, et sa peau tannée, constellée de tâches de vieillesse, mais dont les contours, certes distendus par l’âge,  me semblent néanmoins si …familiers.

Une belle et épaisse chevelure blanche l’encadre. Impulsivement, je pose mon doigt sur l’écran, comme si j’allais par ce geste, pouvoir le toucher à travers l’écran.

Jordan s’est rapproché de moi et a posé sa main sur mon bras. Je sursaute légèrement, en me reconnectant illico au concret. Je me tourne vers lui et d’un regard entendu, toujours pas de voyage temporel, il me fait comprendre qu’il va prendre en main le début de la conversation. J’acquiesce d’un mouvement de tête.

— Louis ? Dit alors Jordan, en se penchant vers l’écran. Je souhaiterais vous présenter Cali…

Louis pivote légèrement sans toutefois fixer l’œil de la caméra et je peux enfin voir son regard. Soudain, prise d’un pressentiment je presse la main de Jordan et lui chuchote, qu’il ne faut surtout pas que Louis fixe la caméra. S’il le fait, ce sera comme s’il me regardait dans les yeux, et je risque alors de me retrouver catapultée en 1945 !

— C’est juste, convient-il. Louis ? Il vaudrait mieux éviter de regarder directement la caméra.

— Oui, oui bien sûr, je comprends répond Louis, avec une voix que je n’aurais jamais attribuée à un homme de son âge !

Puis s’adressant à moi:

— Mon dieu, Cali, dit-il, d’une voix chargée d’émotion. Si vous saviez comme je vous ai attendue… Et je voudrais pouvoir vous le dire en vous regardant droit dans les yeux. Cela fait 70 ans que je vous attends ma chère Cali. C’est long …Très long oui, même si comme moi, on a la chance d’avoir une vie très occupée. Je vous remercie sincèrement d’avoir accepté de faire le chemin jusqu’à moi. Comment vous sentez-vous ?

 — Je … Eh bien, à vrai dire, je suis, euh… Je suis un peu intimidée, Monsieur.

— Appelez-moi Louis, mon petit.

— Très bien… Louis. Depuis la semaine dernière, le temps s’est accéléré pour moi et je ne sais pas encore très bien ce que signifient tous ces bouleversements. Si je suis là aujourd’hui, c’est parce que j’ai le sentiment profond que nous avons, Jordan et moi, quelque chose d’important à accomplir. Et que vous, Louis, vous êtes la clé de l’histoire.

Louis marqua une pause avant de me répondre.

— Vous vous trompez Cali, dit-il avec un soupir. La clé de cette histoire, c’est vous… Vous étiez le chaînon manquant. J’ai mis de nombreuses années à trouver Jordan et je n’avais vraiment aucune certitude d’y parvenir un jour. Mais à ma grande et belle surprise, la connexion a bel et bien eu lieu. Ensuite, nous avons prié pour que votre rencontre devienne réelle avant que l’éternité ne me rappelle à elle… Grâce à dieu, ou au diable allez savoir, je suis encore vivant et il m’est enfin accordé cette chance incroyable, de pouvoir vous en demander une seconde.

— Que voulez-vous dire par, une seconde ? Je lui demande en arquant les sourcils.

Louis allait me répondre, mais il est soudain secoué par une quinte de toux, et s’éloigne un peu de l’écran. J’interroge alors Jordan…

— Tu sais ce qu’il veut dire ?

— Oui… Il veut te demander une seconde chance… Pour Hannah et lui.

— Mais Hannah est morte, non ? Comment pourraient-ils avoir ensemble une seconde chance. Même si nous avons cette connexion insolite avec leurs esprits, ça ne signifie pas qu’on…

— Pas leurs esprits Cali… Leurs âmes, m’interrompt Jordan, l’air grave.

— Jordan, Cali, intervient alors Louis, de l’autre côté de l’écran, excusez-moi. Comme vous pouvez le constater, je ne suis pas dans une forme olympique. Je crois que le temps m’est plus que jamais compté. C’est beaucoup d’émotion pour moi de vous voir Cali… Mais au-delà des explications que je pourrais vous donner, je crois que nous allons devoir faire quelque chose qui vous fait terriblement peur et je vous demande pardon de vous infliger tout cela. Cali…, vous allez plonger votre regard dans le mien et je vais vous emmener à un point précis, un moment de ma vie où vous êtes déjà allée, un moment affreux, cruel, mais cette fois, je vais vous donner à voir plus, car je ne vais pas passer par Jordan. La connexion entre vous et moi sera directe, cette fois. S’il vous plait, voulez-vous bien vous prêter à cette expérience ?

Il veut me faire revenir où tout a commencé pour moi… La neige, le froid, la peur, et…la mort pour Hannah…

— La neige… Pourquoi ?

— Parce que cette fois, vous m’entendrez. Et seulement après ça, je pourrais vous expliquer ce que j’attends de vous et de Jordan. Il y a des choses, ma chère Cali, qu’on ne peut comprendre que lorsqu’on les vit.

Je regarde Jordan, qui a posé sa main sur mon épaule, comme pour me dire que je ne dois pas m’inquiéter, qu’il est là et que tout ira bien… J’ai l’impression qu’on est en train de me confier la plus grande responsabilité que j’aie jamais eue, de toute ma vie. Je pourrais, maintenant, prendre les jambes à mon cou et m’enfuir, pour ne plus jamais revenir. Oublier, tout oublier, Les visions, Jordan, Louis et son projet dont j’ignore tout encore, et qui est loin de me rassurer. Oui je pourrais faire ça ; reprendre le cours de mon existence, comme si toute cette histoire n’avait jamais existé. Je pense à la danse, mes amis, mes élèves, mes prises de bec, régulières, avec Bruno… Je les vois tous passer devant mes yeux, eux que j’aime, qui sont ma vie, mon quotidien. Malgré ces visions rassurantes qui me chambardent l’esprit, je sais aussi que c’est une folie de croire que tout redeviendra normal en un claquement de doigts… C’est trop tard. J’ai

emprunté le chemin qui devait me mener à Louis et à son mystère, le jour où j’ai décidé d’accompagner Agathe au Palace. Cet élément là de l’histoire, c’est moi qui l’ai voulu. Personne ne me l’a imposé. Alors tenter de reculer maintenant, ne sert à rien. Comme on dit, ce qui est fait, est fait, ou n’est plus à faire, et, au fond de moi, j’ai la certitude quasi absolue, que je dois aller de l’avant, sur ce même chemin.

Je prends la main de Jordan, toujours posée sur mon épaule, dans la mienne…

— Tu ne me lâches pas, d’accord ?

— Promis, me répond-il, sur un ton qui n’a rien de léger.

J’inspire un grand coup et me tourne de nouveau vers l’écran.

— Louis ?

— Oui Cali, je vous écoute ?

— C’est d’accord, je vais me prêter à votre expérience

— Je vous en suis infiniment reconnaissant, murmure le vieil homme, les yeux voilés.

— Très bien… Alors, quand vous le voudrez, regardez l’œil de la caméra, je suis prête.

— Vous ne savez pas encore ce que ça représente pour moi, mais sachez que mon vieux cœur brisé vous est éternellement reconnaissant, simplement parce que vous avez acceptez ma requête. Je vais compter jusqu’à trois et nous entrerons en contact direct.

— D’accord.

— Un…

Mon cœur s’emballe, je ressens déjà presque le froid qui se fait une place au creux de mon estomac et qui va m’envahir dans quelques secondes…

— Deux…

Ma respiration s’accélère, et j’écrase les doigts de Jordan dans ma main, (ne me lâche pas, ne me lâche pas…)

— TROIS !!

©Virginie Staiano (avril 2016 – dernière mouture Automne 2020)

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